Karim Duval " Le Covid-19 pour moi, c’est une guerre avec tout de même Netflix et des pâtes au curry lait de coco ! "

06 avr. 2020
Karim Duval, humoriste, comédien, scénariste, entrepreneur

Humoriste franco-sino-marocain, Karim Duval se produit actuellement en France avec son spectacle “Y” et au Maroc avec son nouvel opus “NossNossTalgie”. Confinement oblige, nous avons rencontré Karim à distance, en visio, depuis son appartement en région lyonnaise d’où il continue à écrire tout en jouant les papas poules.

Karim, est-ce que tout est vrai dans ta bio Wikipédia ?

Je ne sais pas qui a écrit tout ça mais c’est plus ou moins vrai. J’ai grandi au Maroc et plus précisément à Fez. J’ai été au collège à Fez puis au lycée français Paul Valéry à Meknès. J’ai ensuite intégré une grande école d’ingénieur (Ecole Centrale Paris) et j’ai travaillé pendant sept ans en tant qu’ingénieur avant de tout lâcher pour devenir humoriste.

Parles nous de ton parcours scolaire, quel genre d'élève étais-tu ?

En classe j’étais un élève studieux, gentil, sage. Trop sage, même, aux yeux des profs qui écrivaient toujours “doit vaincre sa timidité” dans les bulletins. En réalité, il m’arrivait de faire le pitre en silence, je devais être un peu ventriloque en classe : c’était toujours le voisin qui ramassait ! J’étais un peu lâche, au fond... En fait je compensais cette timidité par des poussées de folie soudaines, en faisant des sketchs, des imitations, que j’enregistrais même parfois sur cassette ! Je faisais pas mal rire la famille, les copains. Je me souviens même avoir repris un sketch des “Inconnus” en CM2, en classe de neige (sans neige) à l’Oukaïmeden. Mais très peu de monde aurait parié que je deviendrais humoriste. 

Mes parents étaient enseignants et j’allais à l’école française, plutôt réservée à l’élite, dont étaient issus une grande partie de mes copains. Mais une partie de ma famille marocaine vient de la campagne. Donc j’ai pu côtoyer plusieurs milieux sociaux, la mixité n’était pas que culturelle ; elle était même sociale avant tout.

On était à l’aise financièrement mais on ne faisait pas pour autant partie de la bourgeoisie marocaine, même si on la côtoyait. J’allais en vacances sur la côte nord du Maroc près de Tanger, où on faisait du camping sauvage à même la plage : le luxe, quand j’y repense ! Ce sont mes meilleurs souvenirs, même si à l’époque je n’assumais pas, c’était la honte aux yeux des copains de l’école : eux aussi l’été ils fréquentaient la côte nord du Maroc, mais pas la même ! (les stations balnéaires huppées comme Marina Smir, Kabila, etc… c’était un autre délire). Et après un mois de camping, on partait en France ; la partie “bourge” des vacances commençait, celle dont je parlais un peu plus à la rentrée. Même si dans les faits on traversait l’Espagne dans une R18 pas attachés, on passait les vacances au camping ! J’ai même le souvenir d’avoir passé 15 jours au camping de Maison-Lafitte ! Si c’est pas glamour...

Quel est ton meilleur souvenir de lycée ?

Il y a tellement de bons souvenirs. C’est une question compliquée ! C’est des ambiances, des copains, c’est très dur à décrire, mais c’est globalement les gens. On est très liés aux gens qu’on a connus pendant cette période. Il y a ce sentiment d’avoir partagé quelque chose de commun. C’est beaucoup d’amitiés… Le lycée français c’est quand même un cadre assez privilégié dans un monde qui n’était pas encore ce qu’il est aujourd’hui. 

Je dis souvent que la plupart des amis que je me suis fait en arrivant en France sont ceux que j’ai connus en classe prépa. Ce sont les moments un peu durs, qui soudent les gens; une forme de rareté fédératrice. En prépa, la rareté c’était le temps. De façon analogue, durant mon enfance au Maroc, la rareté était matérielle : c’était le début de la mondialisation. On n’avait pas encore accès à tous les produits de grande consommation. Une cassette était un trésor que l’on se repassait. On a vu la naissance du premier Mac Do. Et ça, ça créé des liens, une complicité indélébiles qui nous fait encore sourire aujourd’hui avec mes potes marocains.

Sinon, je garde un concept assez clair des saisons. Il y avait des sensations claires par saison. Le printemps et l’automne étaient très dessinés au Maroc. L’été on ne pouvait que s’ennuyer tellement il faisait chaud (48 dégrés parfois). C’est le soleil qui décidait du confinement. Il y avait presque un plaisir à s’ennuyer, je sais pas si c’est lié à l’enfance ou à l’été à Fès... On redécouvre un peu cela avec le confinement.

Tu es un artiste multiculturel, quels liens as-tu gardé avec le maroc ?

J’ai vraiment une double (voire triple) culture (franco-sino-marocaine, NDLR). C’est quasiment schizophrénique ! Je peux pas jouer le même spectacle en France et au Maroc parce que j’ai conscience des différences culturelles, de quotidien, de questionnements et surtout des différences d’humour. J’ai d’ailleurs deux spectacles distincts, que je joue en parallèle en ce moment (les représentations ont malheureusement été annulées et/ou reportées). 

Le spectacle que je joue en France, “Y”, est plus orienté sur la crise d’identité des cadres trentenaires en quête de sens dans leur vie professionnelle et personnelle, qui émerge certes au Maroc mais n’aurait pas le même écho. 

Raison pour laquelle j’ai créé un spectacle exclusivement pour le public marocain: il s’appelle “NossNossTalgie” et exprime et explique mon attachement à ce pays même si je l’ai quitté il y a vingt ans. 

Il n’empêche qu’avoir plusieurs cultures permet de développer un oeil singulier. Le Maroc est propice à développer ce genre de facultés, un regard... 

Le Maroc est un pays attachant, pour moi mais aussi pour les amis que j’ai côtoyés au lycée français. C’est une zone pivot entre la France et L’Afrique où beaucoup de choses paraissent familières aux étrangers qui viennent y vivre (ne serait-ce que le modèle urbain des villes nouvelles, calquées sur celles de la France, héritage oblige), mais avec de petites différences, des signes de résistance qui en font tout le charme. Je connais plusieurs personnes, des enfants d’expatriés, qui sont revenues s’installer au Maroc après avoir fait leurs études en France.

Tu parlais de confinement... comment vis-tu la situation actuelle ?

Je m’estime heureux parce que niveau santé ça va bien, et on a le confort matériel d’avoir un peu d’espace en famille avec un parc, il n'y a pas de pénurie. Le Covid pour moi c’est une guerre avec tout de même Netflix (on se rend compte de la puissance d’internet, si on nous l’enlève on meurt !) et des pâtes au curry-lait de coco. 

Mais je me rends compte que la réalité est beaucoup plus terrible, pour les gens malades ou les personnes exposées, ou pour mes voisins par exemple, qui habitent les HLM pas loin, les femmes séparées, les gamins qui décrochent...

On a presque le droit de ne rien faire, c’est l’occasion de prendre du recul sur les choses. Je me rends compte que j’ai pas un métier vital même si c’est important de rire. Et là je vois que tout le monde s’est mis à faire de l’humour. On a 65 millions d’humoristes en France aujourd’hui et c’est  finalement plus difficile de faire de l’humour en ce moment car les gens se sont découverts un immense talent, dans une situation déjà marrante parce qu’insolite.

Je n’ai pas fait de sketch sur le télétravail par exemple car il faudrait trouver un angle complètement barré pour se différencier de ce qui est publié sur les réseaux. 

Je ne vis pas vraiment différemment de d’habitude au fond. J’arrive à me prouver que je peux tout faire de chez moi à quelques rendez-vous prêts et mes spectacles que j’ai du annuler. J’ai un petit peu changé ma façon de publier sur les réseaux sociaux. Habituellement je publie sur linkedin à 7h50. J’ai des pics d’audience prévisible parce que les gens profitent des transports en commun pour consulter les posts sur les réseaux professionnels. Face à la baisse d’audience due au télétravail et à la crise du coronavirus j’ai adapté ma façon de faire. Je publie davantage sur Facebook par exemple (si le thème s’y prête), ou m’attends à une visibilité plus étalée sur la journée. 

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Homo Coronavirus - La découverte archéologique du millénaire - Karim

Quels sont tes projets pour la suite ?

En parallèle de mes spectacles, j’interviens dans les entreprises à travers des conférences “humoristiques sur des sujets sérieux”, des workshops ou la réalisation de supports efficaces et originaux (speechs, happenings, vidéos...). La présentation powerpoint classique, c’est barbant, il faut passer à autre chose !

J’interviens également ponctuellement au sein de l’association SINGA qui accompagne les personnes réfugiées dans leur projet. C’est un échange horizontal où l’on sort de la logique d’aide verticale, un peu paternaliste propre à beaucoup d’associations (ce qui n’enlève rien à leur mérite). J’apprends à connaître les gens, à les accompagner dans leur connaissance de soi, dans leurs projets artistiques et/ou professionnels… et à mettre de l’humour dans le récit de leur parcours pour le rendre encore plus audible. Un récit qui forcément marque déjà les esprits, fait mouche, inspire… Le rendre plus audible, encore plus marquant peut aider ces personnes à ouvrir de nouveaux horizons.

Tu ne sais vraiment pas changer un pneu ?

Non, toujours pas ! Et je ne sais pas non plus déboucher les toilettes. Si elles pouvaient rester en bon état pendant le confinement, je leur en saurais gré.

Interview réalisée par Emmanuelle Failler, ancienne élève du lycée français de Tananarive (Madagascar) et Roza Chikhi, ancienne du Lycée Français Alexandre Yersin à Hanoi le 29 mars 2020.


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