Miguel Bonnefoy, Ancien des lycées de Caracas et de Lisbonne, nous présente son nouveau roman "Héritage"

L'écrivain Miguel Bonnefoy, a grandi au Venezuela et au Portugal où il a effectué sa scolarité au sein des Lycées français. Finaliste du prix Goncourt du premier roman en 2015 avec Le Voyage d’Octavio ; il publie en 2020, Héritage, aux éditions Rivages qui a récemment reçu le Prix des Libraires 2021. Fresque éblouissante, ce roman, dépeint le portrait d’une lignée de déracinés : la famille Lonsonier. Arrivé des coteaux du Jura avec un pied de vigne dans une poche et quelques francs dans l’autre, le patriarche Lonsonier, a pris racine au Chili au XIXème et ne l’a plus jamais quitté. Pris dans l’histoire des Grandes Guerres, son fils Lazare, de retour des tranchées, y vivra avec son épouse Thérèse. C’est là que naîtront les rêves d’envol de leur fille Margot, pionnière de l’aviation, et une série de terribles dilemmes se jouant des deux côtés de l’Atlantique, où transmissions générationnelles et patriotisme fantasmé se mêlent…

 

 

Votre roman s’ouvre sur le portrait de Lazare Lonsonier, fils du vigneron immigré français Lonsonier, qui, depuis le Chili où il mène une vie paisible, décide subitement de rejoindre l’armée française et de se battre dans les tranchés de la Première Guerre Mondiale. Comment expliquer cet élan patriotique ?

MB : Ce qui explique cet élan patriotique furieux et presque fou est la puissance du récit et sa transmission.
Ce que j’ai voulu explorer avec le personnage de Lazare Lonsonier, ce sont les vieux restes, les ruines d’un imaginaire collectif que se transmettent, de générations en générations, chez les personnes immigrées par exemple. Lazare, bien qu’il soit né à 12 000km de la France, en connait le récit et s’est construit sur un imaginaire français, un fantasme. A tel point qu’il considère qu’il doit traverser l’Atlantique, mettre en péril sa vie, pour défendre un drapeau dont il connait à peine les couleurs. Cet élan, c’est aussi une façon de montrer qu’il existe, sans doute, plusieurs pays dans le cœur d’un homme…

 

A travers votre récit et vos personnages vous explorez les voies des héritages (au pluriel) et des liens intergénérationnels. De quoi hérite-t-on en premier, selon vous ?

MB : Plus que d’un nom de famille, d’un pays ou d’une religion, on hérite - avant tout - des récits collectifs. Toutes les constructions sociales sont des récits : l’amour est un récit, la guerre est un récit, le socialisme, le communisme ou le capitalisme sont des récits. Finalement aucun mur, aucun régime, aucune dictature ne peut arrêter un récit. Lorsque des migrants (français, anglais, espagnols, arabes, africains…) arrivent dans un endroit, ils exportent un récit et le replantent ailleurs. Ils finissent ainsi par créer des syncrétismes qui forment de nouveaux arbres, de nouveaux récits. C’est ce qu’il y a de sublime et de puissant : les héritages sont multiples et nous tenons les uns aux autres par la parole, par le récit, quelle que soit notre origine ou notre destination.

 

A travers les périples de la famille Danovsky, vous nous faites découvrir des pans de l’histoire migratoire méconnus comme la migration de centaines de familles juives de Moldavie, de Bessarabie ou de Podolie*, ayant fui le régime tsariste pour se réfugier en Argentine. Vous semble-t-il important de replacer ces « petites histoires » dans la « Grande Histoire » ?

MB : Je me suis inspiré de l’histoire de ma grand-mère, Fanny Rozenvy, qui a fait partie de cette immigration juive en Argentine. Cette histoire est assez folle car un riche baron argentin a effectivement créé une colonie juive à 300km de Buenos Aires dans les années 1880 et la nouvelle s’est répandue jusqu’en Russie. Je trouvais ça fort et symbolique et j’avais envie de glisser cette histoire dans le roman, en m’en servant comme point de départ pour raconter les périples de la famille Danovsky. Je ne cherche pas forcément à rétablir une sorte de « justice historique » des petites histoires dans la Grande Histoire mais je crois tout simplement que les romans permettent de dire des choses importantes par des moyens de traverse. Si vous voulez comprendre les nuances et le sens de l’histoire napoléonienne, par exemple, lisez Stendal ! Cela vous donnera beaucoup plus de clés qu’un livre d’histoire pour comprendre le monde tel qu’il était…

 

Votre livre est très sensoriel et flirte avec le real magico si présent dans la littérature latino-américaine. On y trouve le parfum des agrumes, la luxuriance des paysages tropicaux, l’humidité ou le froid des saisons… Comment écrivez-vous vos scènes ? Sont-ce les sens ou les sensations qui vous guident en écriture ?

MB : (rires) non, contrairement à ce que l’on pourrait croire, je suis assez méthodique dans ma façon d’écrire. J’ai d’abord l’idée de la scène et je la couche sur le papier de manière assez froide et épurée. Ce n’est qu’ensuite que je viens y ajouter des éléments plus picturaux, comme des touches sensorielles. Comme le disait Rolland Barthes, c’est ce qui permet « l’effet de réel », je m’en sers pour donner corps au récit.

 

Ce qui est surprenant dans votre livre c’est que vous tuez rapidement vos personnages comme dans « Games of Thrones » et pourtant on suit tout de même leurs aventures…

MB : (rires) Effectivement, j’aime les prolepses, c’est-à-dire : le personnage qui vient d’apparaître a déjà une annonce à faire sur sa fin. Pourquoi ? Parce que l’important pour moi n’est pas de savoir ce qui va se passer mais comment cela va se passer. Comprendre l’arc transformationnel des personnages, leur évolution peu importe leur fin est ce qui m’importe. J’aime baigner mes personnages dans une sorte de présage, de prédestination et leur donner un côté homérique, mythologique, c’est ce qui rend l’intrigue intrigante ! (Sourire).

 

Notre interview touche à sa fin, mais avant de nous quitter, nous devons de vous poser te fameuse question… En tant qu’ancien élève des lycées français, as-tu un souvenir marquant de ta scolarité à Caracas à partager ?

MB : Oui, à Caracas (au Venezuela) le Lycée français et le lycée privé vénézuélien font partie d’un même ensemble architectural. Les écoliers des deux établissements partagent ainsi le même espace… Ce qui est symbolique, beau et terrible à la fois est que ces deux bâtiments se font face et qu’au milieu il y a un terrain de football. Ce terrain est dans ma mémoire comme l’allégorie de la rencontre entre les peuples. Pourquoi ? Parce que c’est précisément sur ce terrain de foot que se sont joués - entre écoliers de différentes langues et nationalités - les histoires d’amour les plus belles, les matchs les plus endiablés et les bagarres les plus fiévreuses. Ils sont le signe d’une compétition entre les peuples, entre les classes sociales… mais aussi le signe de relations incessantes et nécessaires entre eux. Et c’est ce merveilleux souvenir-là que je garde de ma scolarité au Lycée français de Caracas.

 

Interview réalisée par Marine Durand, le 3 février 2021.

*Pour en savoir plus sur l’histoire des migrations juives en Argentine, Miguel Bonnefoy recommande la lecture de : Les Gauchos juifs d'Alberto Gerchunoff (1910).

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