« Le racisme en France est fonctionnel » Interview de Nacira Guénif-Souilamas

05 août 2020
Nacira Guénif-Souilamas

Sociologue et anthropologue française, Nacira Guénif Souilamas, est professeure à l’Université de Paris VIII. Spécialiste des questions de migrations, de minorités et de déconstruction des stéréotypes raciaux, elle nous éclaire sur l’histoire et l’évolution des mouvements antiracistes en France.

 

 Le racisme persiste en France à cause du peu de questionnement de ses causes historiques, de son caractère systémique installé dans les mécanismes étatiques et surtout, parce qu’il est traité de façon morale et non-politique. 

 

Existe-t-il une histoire française de la lutte antiraciste ? A quand remonte-t-elle ?

Un des moments fondateurs dans l’histoire de la dénonciation des inégalités fondées sur la « race » a été l’abolition de l’esclavage prononcée par décret en 1794, au moment de la révolution française. Cet acte marque une volonté de la part des Constituants d’en finir avec un système esclavagiste organisé et étatique régi par le Code Noir. C’est ce qu’on pourrait appeler, de manière anachronique, une des premières luttes antiracistes. Toutefois, à cette époque, l’abolition est formalisée non pas en raison du racisme mais en raison de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qui stipule dans son article 1er que tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Vient ensuite la 2e abolition de l’esclavage en 1848, suite à son rétablissement par Napoléon 1er.

Un autre marqueur temporel dans l’histoire de la lutte antiraciste est l’ensemble des débats et résistances entourant la montée en puissance des thèses racialistes du XIXe siècle développées par des scientifiques et penseurs français tels que Gobineau ou Foucault. Ces théories prétendent, en effet, asseoir une hiérarchie des races et donc un traitement inégalitaire ainsi qu’une légitimation de la surexploitation de celles et ceux qui ne sont pas considérés comme des égaux en raison de leur couleur de peau, de leur origine, ou de leur sexe. Ces théories s’accompagnent de la montée en puissance du Code de l’Indigénat (1881) réservé aux populations autochtones dans les colonies.

Moment fort et fondateur, l’Affaire Dreyfus, entre 1894 et 1906, fait apparaître au grand jour le racisme, l’antisémitisme et une nouvelle forme du nationalisme se caractérisant par le rejet de l’étranger dans la société française.

Enfin, l’anticolonialisme ou la remise en question du système colonial à partir des années 1920, marque une lutte pour le démantèlement de la pensée raciale.

Existe-t-il un racisme particulier à la France ?

Je pense qu’il existe un racisme interne à la France, liée à son histoire coloniale mais aussi à l’immigration économique, familiale ou humanitaire des populations européennes, maghrébines et africaines au XXe et XXIe siècles. Ces dernières sont stigmatisées et subissent un racisme bien français, qui sous-tend une certaine conception blanche et chrétienne de ce qu’est « être français ».

Une autre particularité du racisme en France est qu’il a longtemps prétendu être savant.  Les thèses racialistes ont été défendues par des élites françaises dans les plus hautes sphères de l’Etat. Dans l’hexagone, ce sont des gens cultivés qui ont été racistes y compris après la 2e guerre mondiale et non des ignorants. C’est précisément le problème qui se pose aujourd’hui : le racisme et les thèses racistes installées au plus haut niveau de l’Etat ne disparaîtront pas comme par enchantement. Il ne suffit pas de dire que « le racisme ce n’est pas bien ». Lorsque le racisme est inscrit dans les structures, il faut un travail extrêmement volontaire, systématique et déterminé pour s’en débarrasser.

Enfin, une autre caractéristique du racisme en France, selon moi, est qu’il continue d’être perçu comme une sorte de dysfonctionnement alors qu’il est fonctionnel. En effet, des fonctions de répression systématique à l’égard de certains segments de la population française (les personnes racisées, les jeunes des quartiers, les personnes dont on peut supposer qu’elles ne sont pas françaises…) sont à l’œuvre.

Quel est le lien entre la colonisation et le racisme tel qu’il se manifeste aujourd’hui ?

Le problème est que l’Empire colonial a été démantelé mais pas les imaginaires ni les structures qui le sous-tendaient. Il a été supposé, à tort, qu’il suffisait de démanteler l’Empire pour que ses effets coloniaux disparaissent. J’entends par « effets » une conception du monde selon laquelle il est légitime de coloniser des peuples, des territoires, de les exploiter et d’en tirer le maximum de profit. Il faut rappeler qu’une partie du personnel de l’administration coloniale a été « recyclée » dans l’administration française. Des pans entiers de la gestion ordinaire de l’Etat français ont été dévolus à des fonctionnaires qui sont revenus des colonies avec cette mentalité. Ceci peut expliquer qu’une forme de racisme soit toujours présent dans les administrations françaises.

Il me semble que la véritable question à se poser aujourd’hui est : qu’est-ce que décoloniser veut dire ? Est-ce renoncer à sa souveraineté sur des territoires conquis ? En finir avec une idéologie ? Ou reconnaître que la France n’a jamais été légitime à coloniser ?

Sur ces questions (et réponses), il y a une forme de passivité de l’Etat français : ne pas pouvoir admettre que la colonisation est un crime contre l’Humanité et qu’elle a engendré des massacres, des dépossessions, des spoliations, des destructions prouve que nous avons encore du progrès à faire.

Comment expliquer que la mort de Georges Floyd ait à ce point ravivé le mouvement antiraciste en France ?

Je pense que s’il y a eu un écho aussi fort en France, c’est pour deux raisons a priori anecdotiques mais qui ne le sont pas tant que cela : la première est que pendant le confinement, des pratiques abusives de la part de la police à l’égard des populations racisées ont été constatées et filmées dans les quartiers. Il y a même eu des décès.

Ce surcroît de contrôle et de surveillance, cette intensification des pratiques humiliantes, voire violentes, a échaudé les personnes vivant dans les quartiers et touché l’ensemble de la société française qui (re)découvrait ce que le racisme pouvait produire.

La deuxième raison est que l’extension du domaine de la répression policière, qui s’est renforcée depuis la loi Travail de 2016 et qui a culminé avec la répression des manifestations des gilets jaunes, a révélé une forme d’oppression.

Contrairement à ce qu’on pense ce n’est pas une émotion importée, ce sont une émotion et une indignation bien françaises qui se manifestent. Ces facteurs permettent d’expliquer pourquoi le relai de la colère étatsunienne a semblé « aller de soi » en France.

Les violences physiques et symboliques à l’encontre des Noirs aux Etats-Unis et en France sont-elles comparables ?

Ces violences physiques et symboliques existent de part et d’autre, mais sont de nature différente. La violence symbolique aux Etats-Unis vient du fait qu’on reconnait qu’il y a un problème racial mais que la suprématie blanche refuse de le régler. Malgré les droits civiques, malgré les luttes des années 50, il y a un segment de la population américaine qui continue de penser qu’elle est légitime dans son rôle d’oppresseur. Nous l’avons vu pendant le Covid-19, le fait qu’il y ait eu une surmortalité des Noirs américains, des Africains américains et des Latinos n’a guère affecté la société étatsunienne. Beaucoup de gens continuent surtout de penser qu’il faut lutter pour ne pas porter de masques et sortir librement.

En France, je dirais que la violence symbolique est le déni de la réalité raciale. Cela consiste à refuser d’avouer qu’il y a une urgence politique à traiter cette question et non pas une urgence morale.


L’idée n’est pas de lutter contre le racisme pour éduquer les gens à aimer les Noirs, les Arabes, les Roms, les Portugais… ! Aucun d’entre eux ne demande à être aimé. Ils demandent simplement à ce que leurs droits (et devoirs) soient respectés. Il n’y a pas de « potes » dans cette affaire. Il y a également une forme de mépris, de violence symbolique, qui consiste à nier la réalité de ce qu’un segment entier de la population française décrit : un racisme systémique que l’Etat français laisse faire, prétend ne pas voir ou exerce.

Contrairement aux Etats-Unis, les Noirs de France sont-ils dépourvus d’un système de représentation fort et symbolique ?

Il existe des organisations antiracistes en France mais je dirais qu’elles ont trop longtemps accepté de rester dans le giron d’un antiracisme « mou » ou « tiède ».  Elles n’ont pas eu vocation à réaliser des percées majeures et décisives sur cette question comme ont pu le faire la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People - 1909) ou plus récemment le mouvement Black lives Matter (2013).

Je pense que personnaliser la lutte antiraciste c’est la réduire à une sorte de cache-sexe ou de supplément d’âme. La question n’est pas d’avoir des icônes antiracistes en France (Assa Traoré par exemple) pour représenter les Noirs mais des structures capables de créer des contre-pouvoirs et des discours qui s’opposent à l’Etat. Malheureusement, aujourd’hui ces structures sont bien souvent décrédibilisées en étant désignées comme « communautaristes » ou « séparatistes ». C’est une autre façon de délégitimer les personnes qui veulent en finir avec l’imaginaire colonial et le racisme d’Etat.

 

Interview réalisée et rédigée par Marine Durand, le 23/07/2020


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