"Je pense qu’une jeune femme métisse dans une entreprise peut encore rencontrer des obstacles à différents niveaux et de différentes natures", Interview d'Elizabeth Tchoungui

05 août 2020
Elizabeth Tchoungui, 2020.
Elizabeth Tchoungui, journaliste et écrivaine franco-camerounaise est née aux Etats-Unis et a grandi au Cameroun, en Belgique et en Italie. Elle a été scolarisée au lycée Français Fustel de Coulange à Yaoundé, au lycée Français Jean Monnet de Bruxelles et au lycée Chateaubriand de Rome. Diplômée de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, actuellement présentatrice pour France 2 et RMC STORY, Elizabeth Tchoungui a été la première journaliste africaine à présenter le journal de TV5 Monde et la première femme à présenter le magazine hebdomadaire culturel emblématique de France 2. Elle vient d’être nommée directrice exécutive RSE, Diversité et Solidarité du Groupe Orange.

 

Vous avez beaucoup voyagé étant enfant, quelle a été votre expérience des lycées français du monde ?

Je suis née aux Etats-Unis car mon père était à ce moment-là ambassadeur du Cameroun à Washington et j’y suis restée jusqu’à mes trois ans. J’ai ensuite fait une grande partie de ma scolarité dans les lycées français de l’étranger et cela a été une vraie chance pour moi. Il ne se passe pas un moment sans que je me rende compte à quel point cette expérience a été importante. Cela développe un vrai sentiment de communauté entre les élèves et j’ai gardé des amis proches de mes années-lycée. Mais surtout, ces années vécues dans les lycées français à l’étranger constituent un vrai socle éducatif dans le parcours professionnel. En effet, on y côtoie des personnes d’origines diverses, ce qui permet ensuite de développer une grande aptitude à l’altérité, une capacité à naviguer dans des univers différents et à prendre en compte la multiplicité des points de vue. C’est un vrai plus pour évoluer dans la société française où la « culture du moule » est encore prégnante.

Durant votre scolarité, est-ce que les différences de race, de sexe, de catégorie sociale étaient des sujets qui vous interpellaient étant adolescente ?

Non, c’est une question que je me suis posée bien après, au moment de mon entrée dans la vie professionnelle. Les lycées français sont des sortes de cocons, d’environnements privilégiés où on était tous les uns avec les autres. Quand j’étais au lycée Français de Yaoundé il n’y avait pas les blancs d’un côté et les noirs de l’autre, il y avait bien sûr des groupes, des affinités mais il y avait une sorte de mixité naturelle. C’est quand je suis arrivée sur le marché du travail que j’ai pris conscience des discriminations liées aux genre ou à l’origine ethnique.

Comment se sont passés vos débuts dans le PAF (Paysage Audiovisuel Français) ?

Quand je suis sortie de l’école de journalisme major de promo, je ne me suis pas trop posée de questions sur mon intégration professionnelle. Cependant, je me souviendrais toujours du premier jour où je suis arrivée dans l’open-space de la rédaction de TF1. C’était quand même le règne des hommes blancs, quadragénaires et je me souviens d’une sorte de temps suspendu où je faisais l’objet de beaucoup de curiosité… Et, vous savez, parfois de la curiosité à la défiance, il n’y a qu’un pas.

Le regard des autres a pu être parfois pesant. J’ai vécu des situations où ma légitimité était remise en cause, ce qui n’aurait pas été le cas si je n’avais pas été une jeune femme métisse. Je repense par exemple au moment où j’ai récupéré le poste très convoité de présentateur du magazine culturel de France 2 de seconde partie de soirée. J’arrivais après Bernard Pivot, Guillaume Durand, et Franz-Olivier Giesbert ; j’avais dirigé le service culture de France 24, ainsi que des émissions culturelles pendant dix ans. Et malgré tout, dans les médias, certains commentateurs ont remis en question ma légitimité alors qu’il n’y avait absolument pas lieu de le faire, compte tenu de mon expérience.

Pensez-vous que la situation a changé au sein des rédactions et plus largement au sein des entreprises françaises ?

Oui, mais pas entièrement. Si c’était le cas, il n’y aurait pas des départements entiers consacrés à la diversité dans les entreprises. Je pense qu’une jeune femme métisse dans une entreprise peut encore rencontrer des obstacles à différents niveaux et de différentes natures. Pour moi, il existe un vrai sujet autour du « plafond de verre », ces freins invisibles quant à la promotion des femmes dans les structures hiérarchiques. Il reste beaucoup de chemin à parcourir et quand on est une jeune femme métisse, c’est un peu la triple peine.

Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme noire ou métisse qui commence sa carrière professionnelle aujourd’hui en France ?

Le conseil que je pourrais lui donner est de développer un réseau. Quand j’ai entamé mon parcours professionnel, il y avait peu de réseau d’entraide ou de mentoring. Aujourd’hui, il y a quand même un certain nombre de réseaux, de systèmes de mentoring et de tutorats structurés. Il faut les identifier tout de suite, ne pas hésiter à les contacter et surtout, ne pas avancer seule !

Photo © Bastien LOUVET/ BRST/SIPA

De nombreux débats autour du racisme et des violences policières agitent aujourd’hui la sphère médiatique suite à la mort de Georges Floyd aux Etats-Unis.  Que pensez-vous de la façon dont les médias traitent cette actualité ?

Sur ce sujet on touche aux limites du système médiatique tel qu’il est, et c’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai eu envie de m’engager autrement, et ailleurs. J’ai une carrière de 20 ans dans les médias et entre le moment où j’ai débuté et aujourd’hui, il y a eu beaucoup de changements. Le paysage a muté avec, notamment, de moins en moins de moyens et une course à l’audience qui privilégie l’émotion à l’analyse. Cela affaiblit énormément le débat démocratique. Sur des sujets aussi sensibles que le racisme, il y a une vraie frustration pour les journalistes car on ne privilégie pas l’analyse de fond mais l’émotion.

Pour moi, la question de responsabilité est centrale. Aujourd’hui, quand on dispose de la puissance médiatique et de la possibilité de s’exprimer, il faut réfléchir aux propos que l’on tient ou que l’on diffuse. Hélas, cette responsabilité-là est de moins en moins respectée au nom de la course à l’audience et de l’appauvrissement comme une peau de chagrin des budgets. Idéalement les médias, et surtout les médias publics, devraient être à l’avant-garde de la société c’est à dire de ne pas faire leur grille en fonction des attentes - supposées - des auditeurs, mais en fonction de leurs responsabilités. Les médias, c’est quand même le quatrième pouvoir et tout pouvoir est assorti de devoirs.

D’autre part, il y a un problème de structure. Tant que les médias et les rédactions ne seront pas composés de gens qui incarnent toutes les composantes de la société, de personnes capables de faire valoir des points de vue différents et de faire preuve de vigilance sur ce type de sujet, je ne suis pas sûre que les choses bougeront. Sur le traitement de l’information par l’émotion, je prends pour exemple la photo d’Alan Kurdi (initialement orthographié Aylan par la presse), le petit garçon syrien retrouvé mort sur une plage en Turquie en 2015, que je ne peux pas regarder sans pleurer. Ce n’est pas pour autant que les populations sont plus favorables à l’accueil des migrants et cela n’a pas fait évoluer les politiques publiques d’accueil des migrants. Rien n’a changé avec cette photo hélas. Donc, l’émotion ne sert d’aiguillon que si elle est accompagnée d’un vrai travail de fond.

Vous allez bientôt prendre vos fonctions chez Orange en tant que Directrice Executive RSE, Diversité et Solidarité. Pourquoi avoir fait ce choix ?

J’ai été très marquée par les débuts de la télévision lors de mon retour au Cameroun pour mon année de Terminale et par l’impact que cette fenêtre sur le monde avait sur les populations. Les postes de télévision étaient très chers et on se réunissait au bout de la rue ou dans un bar pour regarder des programmes très pédagogiques. C’était une fenêtre qui s’ouvrait sur le monde, une opportunité pour faire bouger les lignes et changer les mentalités. Ce sont ces idées qui ont guidé mon parcours et mes choix. J’ai choisi les médias car il y avait une envie de transmettre, de changer la perception sur l’Afrique. Ce métier me permettait d’être une force transformante.

Parallèlement à mon activité dans les médias, j’ai toujours été engagée en faveur de l’égalité femmes-hommes, dans des associations comme Action contre la Faim, ou au sein de club XXIe siècle sur la promotion de la diversité. A un moment, je me suis demandé quel était le levier le plus efficace pour faire progresser les choses et pour moi, la solution était d’intégrer un groupe très engagé sur ces sujets comme Orange.

Aujourd’hui j’ai la profonde conviction que les grands groupes internationaux sont les plus grands vecteurs de transformation sociétale. J’ai vu, par exemple, les activités de la fondation Orange, mais aussi la façon dont un groupe comme Orange pouvait changer la vie des gens au Cameroun en particulier - car j’y retourne régulièrement -. J’ai vu comment Orange money avait changé la vie des gens dans un pays où la bancarisation est assez faible, comment cela avait permis de structurer un peu l’informel, de permettre à des PME/TPE de se développer ou tout simplement d’éviter à des gens de faire quatre heures de queue pour aller payer leur facture d’électricité. Il faut vraiment aller sur le terrain en Afrique pour se rendre compte de la puissance transformante de ces groupes. Ils ont la surface pour faire bouger les lignes et concernant Orange, il ne s’agit pas de « greenwhashing », l’entreprise comptant parmi des les bons élèves du Cac 40. L’engagement citoyen est inscrit dans le plan stratégique "Engage 2025" et le groupe reconnait la diversité (égalité femme-homme, diversité socio-culturelle mais aussi neurodiversité) comme étant une source de performance. La feuille de route, globale, est axée sur l'inclusion et l’égalité numérique ainsi que la réduction de l’empreinte carbone. Certains programmes communs sont ensuite déclinés en fonction des territoires et de leurs spécificités. 

Sur l'égalité numérique, la fondation Orange a été très active pendant le Covid-19 dans le domaine de l'éduction. Elle a notamment travaillé avec des associations qui font du soutien scolaire afin de lutter contre le décrochage de certains élèves issus de milieux défavorisés. Qu'on se le dise, la fracture numérique est encore présente en France et cette pandémie l'a encore plus révélé ! Cela a été un des enseignements que nous avons pu tirer de cette crise sanitaire et sur lequel il faut encore travailler.

Suivre Elizabeth Tchoungui sur Twitter : @etchoungui

Interview réalisée par Emmanuelle Mahaut-Failler, rédactrice membre de l'Union-ALFM.


Autres communications

En poursuivant votre navigation, vous acceptez que l'AEFE utilise des cookies ou des technologies similaires pour vous proposer des services adaptés à vos besoins. En savoir plus