"On peut se défaire de l'emprise du temps et apprécier les choses simples", interview de Radwane Saheli, poète

09 juin 2020
Radwane Saheli, poète

Né à Dakar, Radwane Saheli est un poète francophone sénégalais d’origine libanaise. Ancien élève de l’Institution Sainte Jeanne D’Arc de Dakar, établissement au cursus franco-sénégalais, il obtient son Bac C en 1984 et intègre l’Institut National des Sciences Appliquées à Lyon (France). Homme aux identités plurielles, grand fan de U2, sensible et ouvert sur le monde, Radwane se passionne alors pour le cinéma et la photographie et profite de ses études en France pour flâner dans les musées et les centres d’Art. Diplôme en poche, il retourne à Dakar pour exercer son métier d’ingénieur dans le domaine du BTP. Père de trois enfants, Radwane s’est investi dans l’association de parents d’élèves du Lycée français Jean Mermoz pendant de nombreuses années. En 2013, un événement bouleverse sa vie et le pousse à écrire ses premiers poèmes. Exutoires, ils donneront naissance à trois recueils Les limbes du cœur (2016), Soleils de nuit (2018) et Totems du temps (2020) aux Éditions du net.

Radwane, avec un parcours comme le vôtre, comment en vient-on aux mots, à la poésie ?

Malgré mon parcours « scientifique », j’ai toujours été un amateur des disciplines artistiques au sens large (lecture, cinéma, photographie…). J’ai toujours aimé lire et, même s’il y avait peu d’endroits consacrés aux livres à Dakar dans mon enfance, je squattais l’institut français et je dévorais des livres toute la journée. 

J’ai commencé à écrire après l’événement qui a chamboulé ma vie. La douleur était telle que j’étais dans un état second. J’ai pris une feuille de papier et je me suis mis à écrire un texte puis deux puis vingt. Je me suis alors lancé. J’ai posté quelques poèmes sur ma page Facebook et j’ai reçu de bons retours. J’en ai ensuite parlé à une amie qui m’a encouragé à contacter une maison d’édition. Dans ce processus, il y a des personnes qui sont précieuses, qui vous aident à avancer et elle en fait partie. Au début, j'ai eu des difficultés à trouver une maison édition, entre les maisons professionnelles qui sont hyper sélectives, et les maisons à compte d’auteur qui vous font payer les prestations. J’ai finalement choisi une auto-édition, les Éditions du net, qui ne facturent aucun frais à l’auteur et qui assurent la diffusion de l’ouvrage sur un large réseau de distribution en ligne (Amazon.fr, Fnac.com, Chapitre.com et Dilicom.net). Je commande également des exemplaires de mes ouvrages que je fais venir à Dakar et qui sont vendus par la librairie « Aux quatre vents ».

Que recherchez-vous quand vous écrivez ?

Cela ne m’intéresse pas d’écrire des poèmes juste pour faire des rimes. J’écris pour exprimer quelque chose de fort, d’intense. Pour parvenir à écrire, j’ai besoin que cela me prenne aux tripes. Coucher ses émotions sur le papier, c’est salvateur.

Dans Les limbes du cœur  j’ai écrit des poèmes très intimes. Quand ils ont été publiés, je me suis senti comme mis à nu dans la rue. Mais un poème, c’est une forme ouverte qui a pour vocation de déclencher une émotion chez l’autre. En poésie, les lecteurs s’approprient les mots selon leur propre histoire. Il ne faut pas essayer de comprendre un poème, il faut le ressentir.

Quand je regarde une œuvre d’art, je ne réfléchis pas avec le cerveau gauche, le cerveau rationnel, mais je laisse venir les émotions. Sur le coup, je n’essaie pas d’analyser ce que je ressens. C’est la même chose avec l’écriture. Lorsque je ressens une émotion, j’ai besoin de laisser les mots venir, je me mets devant l’ordinateur et j’écris. Cela peut être le matin quand je suis encore dans mon lit et que j’attrape mon ordinateur portable ou bien le dimanche matin au cours d’une promenade où je rédige quelques mots sur le bloc-notes de mon smartphone pour que le sentiment que je ressens à ce moment-là ne s’envole pas. Dans ce processus, la musique est indispensable pour moi et elle m’aide à libérer les émotions qui n’arrivent pas à sortir.

Mes amis me demandent souvent comment j’ai le temps d’écrire. Je suis quelqu’un de cérébral, j’ai besoin d’avoir le cerveau constamment occupé. Certains aiment la pétanque ou jouer aux cartes, mon loisir à moi c’est l’écriture. 

Votre dernier opus s’appelle Totems du temps, pourquoi ce choix ?

Le temps est important dans mon parcours personnel. On se rend compte avec l’âge que le temps est lié à la mort, c’est évident, mais aussi à la vie et à la souffrance. On peut souffrir à cause d’évènements présents mais aussi passés ou futurs, ce sont nos totems. On peut devenir esclaves de ces totems mais on peut aussi se défaire de l’emprise que le temps a sur nous et apprécier les choses simples.

Avec le temps j’ai fait la paix avec mes émotions et me tourne de plus en plus vers d’autres formes d’écriture. Quand j’ai commencé à écrire, le terreau de mon écriture était ma souffrance. Avec le temps, je me sens plus libre et je suis attaché à cette liberté. La souffrance des autres m’interpelle, mais mes poèmes parlent aussi de mes désirs, de mes fantasmes ou encore de spiritualité. Par exemple, dans mon dernier ouvrage j’ai écrit un poème sur Alpha Kaba, un jeune journaliste guinéen, qui a été obligé de fuir son pays à cause de ses opinions politiques, et qui s’est retrouvé prisonnier des milices libyennes durant deux longues années, subissant alors les pires exactions. Je l’ai rencontré à Dakar, et j’ai lu son histoire, qui m’a complètement bouleversé. Je ne comprends pas que cela soit encore possible au XXIème siècle de vivre dans un monde où l’esclavage soit encore une réalité. Cette souffrance, je l’ai retranscrite dans le poème « mon frère », qui figure sur le recueil Totems du temps.

 

Avec l’épidémie de Covid 19 qui a touché la planète et les mesures de confinement, le temps s’est comme arrêté. Comment avez-vous vécu cette période ?

Dakar est une ville qui bouge avec de nombreux artistes plasticiens, cinéastes, photographes…C’est un véritable bouillon de cultures. Je suis moi-même un inconditionnel de l’Institut Français, des concerts, des débats, des spectacles. Or, tout a été stoppé avec le confinement. Nous continuons à aller travailler, mais les écoles et la vie artistique se sont arrêtées. C’est ce qui me manque le plus.

Je ne pense pas que cette pandémie changera fondamentalement la face du monde. Je vais vous donner ma vision d’ingénieur : dans le domaine des structures et de la solidité des ponts, il faut malheureusement de nombreuses catastrophes pour en comprendre les raisons et faire évoluer les choses.

 

Affiche, Journée du Livre 2019
au Lycée Mermoz de Dakar

Vous organisez la journée du livre dans le lycée de vos enfants, en quoi est-ce une façon de transmettre votre sensibilité aux jeunes générations ?

J’ai 3 enfants dont deux sont encore scolarisés au Lycée français Jean Mermoz. Mon ainé n’est pas trop porté sur la lecture, le second a un profil plutôt scientifique avec une bonne approche émotionnelle en littérature et le troisième en est à la lecture des Harry Potter et attend impatiemment de recevoir la trilogie du Seigneur des anneaux qu’il vient de commander. Il lit aussi beaucoup de bandes dessinées. Par contre, lorsque je lui ai proposé des livres de l’école des loisirs, il m’a gentiment fait comprendre que ce n’était pas son truc.

On ne peut pas forcer un enfant à lire. Il faut l’amener dans une bibliothèque ou une librairie et le laisser choisir. L’idée de la journée du livre, c’est un peu ça. Elle a lieu dans la cour du lycée entre 9h et 14h. Nous faisons venir des éditeurs, des auteurs, des libraires. Il y a des petits stands, des endroits où l’on installe des nattes et où la lecture est libre ; il y a une case aux contes où une conteuse raconte des histoires mais aussi une agora où l’on organise des débats. Ils peuvent se tenir autour d’un auteur connu, ou sur des sujets en corrélation avec la littérature. Cette année, nous avons proposé un thème autour des femmes à la conquête de leurs libertés à travers l’écriture. On propose également des ateliers d’art plastique pour réaliser des productions personnalisées et une grande fresque. Tout est très calme, dans un grand silence, mais cela bouillonne de vie et de créativité. 

Un dernier mot sur l’actualité et le meurtre de George Floyd aux Etats-Unis ?

Le meurtre de George Floyd en Mai 2020 n’est que la partie émergée de l’iceberg. Actuellement, dans le monde, de nombreux êtres humains vivent des situations intolérables. Le rôle des artistes, qu’ils soient poètes, écrivains, ou photographes est de dénoncer, de témoigner. La problématique actuelle est cependant que l’émotion, mise en scène par les journalistes et relayée par les réseaux sociaux, est de courte durée et que l’on passe trop vite à autre chose sans que les lignes ne bougent réellement.

 

Des projets ?

En parallèle de la poésie, je me suis également mis au dessin puis à la sculpture. Je fais également de la photographie en amateur et je vais commencer le montage vidéo.

J’ai une page Facebook « radwane saheli arts » où je publie un peu de photos amateur, mes sculptures ou encore des notes de lecture sur des ouvrages que j’ai lus ou des spectacles que j’ai vus, en quelque sorte mes coups de cœur artistiques. Cela me permet d’exprimer mes émotions.

J’arrive à présent, après 6 ans d’écriture, à accepter l’idée d’être un créateur, un artiste. Avant, je ne parvenais pas à me définir à travers ces mots. Maintenant je suis arrivé à un équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie émotionnelle, qui pour moi est la vraie vie et  je n’ai plus peur du manque d’inspiration. J’écris si j’en ressens le besoin et si je n’ai pas envie d’écrire, ce n’est pas grave.

 

Interview réalisée par Emmanuelle Failler, rédactrice volontaire et membre de l'Union-ALFM.


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