La beauté de la banalité du quotidien, entretien avec l'artiste Gopal Dagnogo

12 mai 2020

Artiste plasticien franco-ivoirien, Gopal Dagnogo, expose depuis 10 ans dans le monde entier (Foire AKAA de Paris, 12ème Biennale de Dakar, Foire internationale de dessin d’Amsterdam, 5ème Festival international Maiden Tour…). Ancien élève du collège international Jean-Mermoz et du lycée Blaise Pascal d'Abidjan il rend hommage, à travers ses œuvres, à la banalité du quotidien tout en questionnant le sacré, l’identité, le relatif et les différences. Rencontre avec un artiste sensible, en plein confinement.

Gopal Dagnogo dans son atelier parisien

 

Gopal, comment le Covid-19 et le confinement t’impactent-t-il en tant qu’artiste ?

Le Covid-19 m’impacte déjà de manière très concrète car les magasins de fournitures sont fermés et je n’ai plus beaucoup de matériel dans mon atelier pour pouvoir créer. Du fait de mes voyages et de mes précédentes expositions, je suis rentré bredouille ! La pandémie a également modifié mon agenda puisque je devais partir à Dakar en mai pour la Biennale d’art Africain (Dak’Art) mais l’événement a été reporté au mois de décembre 2020.

Enfin, de manière plus personnelle, j’ai besoin de me sentir bien dans ma tête pour peindre. Or, toute ces contrariétés liées au coronavirus ont bloqué mon inspiration le mois dernier. Je n’avais pas vraiment envie de créer. Heureusement, une Galerie à Dakar m’a récemment contacté pour participer à une exposition en juin. J’ai donc repris le chemin de l’atelier avec plus de plaisir et avec le défi de travailler en économie de moyens.

Tu peins beaucoup de natures mortes et de scènes en intérieur… Est-ce que le confinement t’a inspiré des scènes en extérieur ?

Non, pas du tout (rires) ! Les scènes que je peins en intérieur sont un parti pris. Mes natures mortes, dans des salons un peu bourgeois, sont animées d'une intention et portent un regard sur certaines contradictions de la société. Le confinement ne me pousse pas à peindre des paysages même si en termes d’images urbaines ce qui se passe actuellement serait intéressant à « capturer ».

Dans tes tableaux, tu mets en scène des animaux, des objets du quotidien, des produits de marque. Est-ce une façon de dénoncer la mondialisation et l’uniformisation des modes de consommation ? 

Les natures mortes sont une forme très classique d’expression en peinture qui a l’avantage d’être intemporelle. Au début, j’ai commencé à peindre des bidons et des tongs, en me disant que c’était un hommage à la banalité du quotidien. Mettre en scène des objets sans importance mais qui font partie du décor, je trouvais ça intéressant. Puis, j’ai introduit petit à petit des objets de marques dans mes toiles car ce sont des référentiels communs. Que l'on soit à Abidjan, Londres, Paris ou Tokyo, on connait tous ces marques (Heineken, Converses, Cube Maggi…) parce qu’elles sont omniprésentes. Ce qui se passe avec le Covid-19 est assez stupéfiant car cela questionne concrètement nos modes de consommation. On nous a vendu un monde globalisé fabuleux, où tout est accessible à profusion, mais l’épidémie, en bloquant des chaînes de production complexes, a montré que des grandes puissances mondiales comme la France ne parvenaient même pas à produire elle-même des produits aussi simples que des masques ! Un comble non ?

Quand je m’amuse à mettre des animaux en scène et ces objets, c’est surtout une façon de poser un regard sur les nouveaux parvenus de Côte d’Ivoire (mon pays d’origine ; celui que je connais le mieux). En effet, certaines familles sont devenues millionnaires en dollars et se sont embourgeoisées. Elles se sont alors mises à consommer à outrance, « à l’occidentale » tout en gardant des manières de villageois. Par exemple, en ce moment c’est la mode de construire de grandes maisons avec des cuisines aménagées comme dans les catalogues, avec des matériaux classieux comme le marbre, le stuc…. Mais la « bonne » que ces familles emploient pour cuisiner, elle, ne sait préparer ses plats que sur un fourneau traditionnel au charbon. Cela mène donc à de sacrés paradoxes, parfois burlesques !

Nature morte panoramique, n°1, 150x50 2015

Tu as exposé dans le monde entier (Egypte, Suisse, France, Côte d’Ivoire, Roumanie, Hongrie, Koweït, Italie)... Peux-tu revenir sur ton parcours atypique ?

J’ai toujours peint et j’ai toujours dessiné. Je pense qu’à l’âge de cinq ans je savais déjà que je voulais être artiste mais mon parcours pour y parvenir a été un peu atypique. Les arts platiques étaient ma matière préférée à l’école et la seule où j’étais vraiment assidu. Pour ce qui est de la technique, je l’ai apprise à travers mes grands frères qui ont fait leurs études aux Beaux-Arts d’Abidjan. Lorsqu’ils étaient charrette pour rendre des travaux, ils me donnaient les tâches les plus ingrates à faire pour les avancer. Quand je suis arrivé en France à l’âge de 17 ans, pour mon Bac arts plastiques, mon professeur de peinture M. Jacques Abeille était très impressionné par ma technique et mon coup de crayon. Mes travaux nocturnes avec mes frères avaient porté leurs fruits et j’aimais ça.

Après mon bac, je devais faire les Beaux-Arts puis finalement j’ai entrepris une licence de langue et civilisation japonaises. Je suis ensuite rentré en Afrique, d’abord à Abidjan, puis au Burkina Faso où j'ai appris les techniques du bronze traditionnel, et dans les années 2000  je suis revenu à Paris. Faute d'atelier j'ai renoncé à peindre pendant une dizaine d'années pour me consacrer à ma vie de famille.

C’est en 2010, que j’ai eu comme une prise de conscience et que l’envie de me consacrer pleinement à la peinture est revenue. Seulement, à Paris, c’est plutôt difficile de trouver sa place sans réseau local, sans atelier ni galerie. Mon réseau à moi était plus disparate, plus international… J’ai donc commencé à bosser dans un atelier à Saint Lô en Normandie, puis petit à petit, à travers mes rencontres, mes amis, j’ai eu des propositions d’exposition en France, en Egypte, en Roumanie, en Italie et dans d’autres pays. Je tiens à ma liberté dans l’art et c’est peut-être ce qui explique tous ces voyages. Aujourd’hui je vis et travaille à Paris mais expose un peu partout.

Quels souvenirs as-tu gardé de ta scolarité au collège et lycée français d'Abidjan ?

Je suis entré à l’école française Jean-Mermoz d’Abidjan (Cocody) dès la maternelle, puis j’y ai fait mon primaire et mon secondaire. Pour être honnête, j’ai eu un parcours scolaire assez cahoteux. J’étais dans un rejet global de l’école et n’ai pas gardé de très bons souvenirs de cette époque. Avec le recul, je me rends compte que j’étais, bien sûr, dans un environnement multiculturel assez extraordinaire avec des enfants qui venaient du monde entier. Mais nous n’étions que des « gosses » et on se fichait pas mal des concepts « d’origine » ou de « diversité ».

En classe, je me rappelle surtout que la maitresse nous racontait souvent l’histoire d’un petit garçon qui jouait avec un ballon rouge dans les rues de Paris. J’avais un peu pitié pour ce garçon car l’environnement décrit dans le bouquin paraissait gris, froid, triste et humide. Pour nous, à Abidjan, jouer au ballon ça évoquait autre chose comme la liberté, les étendues d’herbe verte, le soleil etc. Un autre souvenir aussi, ce sont les paons. Comme le collège s'étendait sur une grande superficie, il y avait plein de paons en liberté dans la cour de récréation, dans les couloirs…partout. On leur courrait souvent après pour leur chopper les plumes ! L’architecture du lycée était belle aussi, les salles étaient construites comme des chalets savoyards en bois.

Est-ce qu’il y a une œuvre, en particulier, que tu affectionnes chez un autre peintre ?

J’ai un regard très large et très éclectique, avec une culture assez classique de l’histoire de l’art. En termes de couleurs, j’adore Van Gogh. En termes de traits, c’est plutôt Egon Schiele, Toulouse Lautrec ou encore Alphons Mucha.

Quand pourrons-nous te retrouver et voir tes œuvres, en vrai ?

Si tout va bien et que le déconfinement commence comme prévu, ma prochaine exposition aura lieu à Dakar, à partir de la mi-juin à la Galerie OH. Si non, il est possible de voir mon travail à l'atelier dans le 19ème arrondissement de Paris, juste à côté du parc de la villette, au 25 quai de l'Oise. Je vous y accueillerai avec plaisir !

 

 

 

 

 

 

Interview réalisée par Marine Durand, le 22 avril 2020.


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