"Ce que je suis, je le dois au lycée français, plus qu'à l'Université", Guillermo Perdomo, président de l'ASALF

02 mar. 2020

Le français, pour la plupart d’entre nous, a été le fil conducteur que nous avons maintenu tout au long de notre vie, unis de façon inébranlable à une culture, à un état d'esprit, à une attitude face au monde. Le français nous a été inculqué depuis notre enfance. Ce que je suis, je le dois au lycée français, plus qu'à l'Université. C'est là que je me suis structuré en tant que personne, que je me suis formé en tant que citoyen, que j'ai vécu mes premières expériences d'homme.

Guillermo Perdomo, tu es le premier d'une dynastie francophone de 3 générations ?

J'ai fait toute ma scolarité au lycée Pasteur de Bogotá, de la première élémentaire jusqu'à mon bac en 1974 ; ma fille cadette est en 3e actuellement, mon petit-fils en petite section et ma petite-fille entrera en maternelle l'an prochain, c'est une véritable histoire de famille ! A l'origine, ce fut une décision de mon père, grand admirateur de la culture française, de sa langue, de ses valeurs républicaines et humanistes. Lui-même n'était pas totalement francophone, mais il se débrouillait bien en français. Comme beaucoup de Colombiens, c'est la révolution française et son "Liberté, égalité, fraternité" qui l'inspiraient. Vous savez, la France a joué un rôle très important dans l'histoire pour l'émancipation des colombiens contre l'Espagne. Un de nos grands hommes, Antonio Nariño, n'a-t-il pas traduit en espagnol dès 1793 la "Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen" ? Malgré l'utilisation grandissante de l'anglais comme langue véhiculaire, être francophone en Colombie est toujours considéré comme le signe d'une grande culture.

Entrer au lycée français, au-delà de la qualité d'enseignement, de l'excellence de l'apprentissage des langues, c'est entrer dans un autre univers. Les paroles d'un proviseur me sont toujours restées en mémoire : “Ici, au lycée français, on ne vient pas pour apprendre le français, mais pour apprendre en français". Pour moi, le français n'est pas une langue étrangère, c'est ma deuxième langue maternelle.  Quand je suis entré à l'école à 7 ans, je ne parlais pas un mot de français. J'ai dû suivre un cours intensif de 3 mois durant les vacances à l'Alliance française pour intégrer l'établissement. Mais j'ai adoré ; ce fut comme faire du jonglage avec cette langue nouvelle, autre que l'espagnol parlé à la maison ou que l'américain de la télévision et du cinéma.

Guillermo Perdomo, Président de l'ASALF Bogotá avec son petit fils.

Peux-tu nous en dire plus sur tes souvenirs du lycée français ?

Ce furent les plus belles années de ma vie. La preuve en est que mes amis d'aujourd'hui, presque 60 ans plus tard, sont ceux que j'ai connu au lycée. Et j'y ai appris à réfléchir, à débattre, à contester. En un mot : l'esprit critique.

J'y ai vécu aussi des moments historiques, comme par exemple l'introduction de la mixité lorsque j'étais en 3e. Quand je suis arrivé,  il y avait des filles et des garçons dans l'établissement, mais séparés par un mur dans la cour. On entendait les filles jouer de l'autre côté du mur et on les voyait seulement à la sortie. A l'époque, on avait des uniformes : jupe grise et pull bleu pour les filles, pantalon gris et pull bleu pour les garçons. Cela a évolué. Aujourd'hui, il y a juste un code couleur. Autre moment décisif : le changement de calendrier en 1968. Avant, comme dans tous les pays d'Amérique Latine, l'année scolaire allait de février à novembre, puisque les saisons sont inversées dans l'hémisphère sud. Mais nous, en Colombie, comme nous sommes au niveau de l'Equateur, sans véritables saisons, nous avons opté pour le calendrier français, de septembre à juin, à la différence des autres écoles colombiennes. Mais mon plus beau souvenir reste cette image du Général de Gaulle faisant son discours au balcon du lycée,  "Il y a un pacte vingt fois séculaire, entre la grandeur de la France et la liberté du monde". Et nous, tous les élèves, en bas dans la cour, agitant nos petits drapeaux français et colombiens. C'était en 1964.

Une autre influence très  importante a été la relation avec nos professeurs, qui nous a marqués à vie. Toutes les matières étaient enseignées en français, avec une vision universelle en histoire, en géographie, qui nous ouvraient des horizons au-delà de notre situation locale. C'étaient essentiellement des jeunes professeurs venus de France. Ils venaient enseigner à l'étranger deux années scolaires, en lieu et place d'un service national de 12 mois. Ils étaient jeunes (à peine plus âgés que nous), très diplômés (souvent agrégés) avec plein d'idées fraîches et un enthousiasme déconcertant ! Avec eux, on avait l'opportunité de débattre, jusqu'à plus soif, de tout ce qui se passait dans le monde, avec le respect d'autrui, un sentiment de discipline et de citoyenneté.

Tu es président de l'Association des Anciens du lycée Pasteur (ASALF) de Bogotá ?

Oui, je suis le président de l'ASALF, l'association des anciens, créée en novembre 1945 par Guillermo Rueda Montaña. Elle compte aujourd'hui près de 3 500 membres, dont 500 actifs. J'y ai toujours appartenu, puisque je fais partie des piliers du lycée. Vous savez, les administratifs et les professeurs expatriés passent seulement 4 ans de leur parcours ici ;  nous, les anciens, nous y sommes attachés à vie. Pour maintenir ces liens, nous organisons de nombreuses activités. Nous avons le programme "Retourner au lycée" qui incite les anciens ayant eu un parcours inspirant à donner des conférences aux nouveaux élèves. Ont ainsi témoigné Sandra Bessudo - notre 'Cousteau' à nous - célèbre océanographe ; Alejandra Azcarate, actrice reconnue et des médecins ou avocats, par exemple. Nous proposons aussi une Bourse d'emplois, en coordination avec l'Ambassade de France et les sociétés françaises installées en Colombie. Nous levons également des fonds pour les anciens élèves en difficulté, pour aider à la scolarité des enfants d'anciens et nous avons fait une donation pour la nouvelle salle de musique du lycée. L'année dernière, pour les 85 ans du lycée, nous avons organisé une super soirée à la Résidence de France, où nous a accueilli chaleureusement l'ambassadeur, Monsieur Gauthier Mignot. Nous étions plus de 200 membres présents.

Être à la tête d’une organisation francophone est important pour moi. C'est avoir la possibilité de travailler en faveur du bien-être du lycée, des élèves et des anciens élèves. C'est aussi, beaucoup plus que cela : les indigènes du Pérou ont une belle tradition : chaque fois qu’ils boivent, il versent quelques gouttes de leur boisson par terre pour la "Pacha Mama" ; la "Terre Mère", et de cette façon ils lui rendent une partie du bien-être dont ils jouissent. Avec le travail que je fais pour la communauté du Lycée, je rends une petite partie de tout ce que l’école a fait pour moi et ma famille.

En conclusion, je dirai que partout où nous allons, nous nous reconnaissons comme anciens élèves du lycée Français Louis Pasteur de Bogotá et plus largement, comme anciens élèves des lycées français à l'étranger. Car nous partageons les mêmes valeurs héritées de cette éducation "à la française" et les mêmes espoirs pour un monde meilleur, pour lequel nous œuvrons. Nous espérons que l'Union-ALFM  en deviendra le fer de lance !

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Interview réalisée par Effy Tselikas, journaliste, membre de l'Union-ALFM.


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