Scolarité en temps de guerre : Bader Fetouri raconte son expérience à Tripoli, en Libye

04 fév. 2020

Bader Fetouri, 26 ans, est un ancien élève du Lycée français de Tripoli, anciennement appelé l’école de la communauté française à Tripoli en Libye (ECFT). Il y a effectué sa scolarité de 2005 à 2011 jusqu’à ce que la guerre civile n’explose dans le pays. Aujourd’hui doctorant à Télécom Paris, il partage avec nous son expérience en tant qu’élève dans une zone à risque, déstabilisée par les conflits.

Bader, tu es d’origine libyenne. Pourquoi as-tu fait le choix d’intégrer l’école française de Tripoli en 2005 ?

J’ai fait ce choix car l’école française avait une très bonne réputation en Libye et les classes n’y étaient pas bondées. En effet, la population libyenne a triplé en 40 ans. Ce boom démographique a provoqué dans les années 2000 une demande très forte dans le primaire et le secondaire. Les classes étaient surpeuplées et les établissements libyens dépassés par la situation. Beaucoup de familles ont donc mis leurs enfants dans des lycées privés, dont le lycée américain, les écoles internationales et l’école française. Mes parents et moi avons choisi l’ECFT car nous aimions la discipline qui y régnait. Il me semblait important de suivre un programme français car j’avais déjà en tête de poursuivre mes études dans un espace francophone (Suisse, Belgique ou France). Finalement, j’ai choisi la France pour mes études supérieures car les frais de scolarité y sont plus attractifs que dans les autres pays.

Couloirs de l'ancien lycée français, aujourd'hui (2018)

Comment as-tu vécu ta scolarité en Lybie à l’orée des conflits armés ?

Après le printemps arabe en Tunisie et en Egypte, on se demandait si la vague de contestation allait arriver en Libye. En février 2011 des appels à manifestation ont été lancés par l’opposition libyenne, puis des contre-manifestations ont été organisées par le gouvernement. Je me souviens du 17 février 2011 car ce jour-là le lycée français nous a donné l’autorisation de quitter les cours plus tôt, on savait alors que quelque chose se tramait... Le 18 février, tout a basculé, on a entendu des tirs et nous n’avons pas pu aller en cours. Ensuite, c’est allé très vite : l’école a fermé. L’équipe française de l’école a été sommée de quitter le territoire, l’Ambassade de France les a tous rapatriés. Le départ a été brutal pour les professeurs et l’équipe administrative (CPE etc.) qui ont a été obligés de quitter la Libye du jour au lendemain. Pour nous aussi, c’était étrange. Ces personnes étaient plus que de simples professeurs pour nous, c’étaient aussi des amis, des connaissances de nos parents.

Que s’est-il passé après la fermeture du lycée français de Tripoli ?

Pour ceux qui étaient en terminale il y avait la possibilité d’aller en Tunisie pour poursuivre sa scolarité. Sinon, la seule alternative sur place était l’école africaine, qui, il me semble était restée ouverte. Cependant, la majorité des français sont rentrés en France et les autres sont rentrés dans leurs pays respectifs.

Pour ma part, comme je suis libyen, je suis partie en Tunisie au Lycée français Pierre-Mendès-France avec des camarades béninois, sénégalais et malgaches. Ce n’était pas facile car l’aéroport au début de la guerre était fermé. Nous devions donc aller à Tunis en voiture (20h de route) et il fallait contourner certaines routes, où étaient installés des barrages militaires.

Qui plus est, j’avais déjà un mois et demi de retard dans le programme. Comme c’était l’année du baccalauréat, cela générait beaucoup de stress. Finalement, mes camarades et moi avons été formidablement bien accueillis par les professeurs et les élèves à Tunis. Certains étudiants nous ont même proposé de nous loger, le temps que l’on trouve un appartement. Il y avait beaucoup de solidarité et de soutien envers les étudiants libyens.

Comment as-tu réussi à « raccrocher » le programme scolaire à Tunis ?

Mes camarades béninois, sénégalais, tunisiens, malgaches et moi travaillions d’arrache-pied pour rattraper notre retard et les professeurs nous épaulaient. Nous suivions également des cours privés en maths, physique, chimie… pour nous aider. Finalement, nous avons tous réussi le BAC à la fin de l’année. C’était un véritable soulagement pour nous et une fierté. Nous avons célébré notre diplôme chez une étudiante à Tunis.

Quels contacts as-tu gardés avec les anciens élèves du Lycée français de Tripoli ?

J’ai gardé des contacts amicaux avec la plupart des anciens élèves. On se revoit une fois par mois environ. Parfois je croise des anciens, ici, à Paris. C’est toujours un plaisir d’échanger avec eux et de voir ce qu’ils sont devenus. Je dirais que la majorité ont poursuivi leurs études en France (Paris, Rennes, Toulouse, Lille…) et d’autres se sont tournés vers l’Europe de l’Est, l’Afrique du Nord et même l’Amérique du Nord. Je suis également resté en contact avec mes anciens enseignants ainsi que notre ancienne CPE. Il existe aussi un groupe Facebook des anciens élèves des lycées français de Tripoli mais ce dernier n’est pas animé. C’est dommage car je suis sûr qu’il y aurait des choses à créer ensemble, des synergies à trouver…

Cour de l'ancien lycée français, aujourd'hui (2018)

Retournes-tu souvent en Libye ? Sais-tu ce qu’est devenu le Lycée français de Tripoli ?

Je retourne une à deux fois par an en Libye pour y voir ma famille. J’essaye de me rendre à l’ancienne école française de temps en temps. Toute l’ancienne équipe est partie. Il ne reste que le prof de sport M. Diabaté qui est un homme exceptionnel. Aujourd’hui, l’école n’est plus la même. Elle est gérée par un autre organisme (pour le niveau primaire) et le secondaire n’est plus dispensé. Les tarifs ont augmenté et ce n’est plus le même public qui la fréquente. Je suis un peu nostalgique des années lycées.

En tant qu’ancien élève d’un établissement français à l’étranger, que retiens-tu de cette expérience ?

Je retiens avant tout l’environnement international propice à l’échange et la solidarité. Il y avait une diversité que je n’ai jamais vu nulle par ailleurs (Afrique, Europe, Asie…). L’ambiance y était studieuse. On parlait tous le français dans les classes et les couloirs car c’était le seul moyen de nous comprendre. Je me souviens qu’il n’y avait pas de racisme et que c’était très inclusif. On se sentait comme appartenir à une grande famille.

Aujourd’hui, je parle peu de cette expérience qui pourtant est ancrée en moi. En France, on a tendance à valoriser davantage les études supérieures. C’est ce qui joue sur le CV et c’est un peu dommage, je trouve…. Et puis, peu de gens savent où se trouve la Libye donc je ne l’évoque pas souvent…

 

Interview réalisée par Marine Durand, coordinatrice de l'Union-ALFM.


Autres communications

En poursuivant votre navigation, vous acceptez que l'AEFE utilise des cookies ou des technologies similaires pour vous proposer des services adaptés à vos besoins. En savoir plus